Andrea

3. Rencontre

Hier, j’ai passé la journée à errer.

Comme avant-hier.

Depuis combien de temps j’erre de la sorte ?

Ca tend la perche à un "depuis toujours".. mais pas tout à fait.

J’erre depuis longtemps tout de même. Depuis le jour où j’ai appuyé sur pause. Depuis ce jour, j’ai attendu que la vie reprenne là où elle s’était arrêtée. J’ai refusé de faire autre chose. J’ai boudé. Je n’ai pas voulu vivre réellement ce qui se passait dans ma vie ; je ne voulais pas le faire tant que le film n’avait pas repris son cours exactement là où je l’avais laissé. Ce n’est que très tard que j’ai compris. Pas de retour possible. Pas de fonction rewind. Je croyais avoir mis la vie en pause, mais c’est moi qui me suis figée. Et qui ait laissé filer toutes ces années. Trente ans.

J’ai vécu en spectatrice.

---

Une rencontre.

C’était ce fameux week-end. Le dernier soir, les quelques irréductibles, nous avons joué de la guitare et chanté, dans la grange. Puis, nous sommes allés nous coucher. Je voulais me retrouver seule à seule avec Anna. Je suis sortie de la grange, j’ai marché dans l’herbe. Emilie, une autre amie se trouvait là. Elle regardait le ciel. Le halo de la Lune derrière un nuage. C’est vrai que c’était beau… mais j’espérais qu’elle aille se coucher. J’espérais rester seule ici, pour croiser Anna seule quand elle passerait. Je savais qu’elle passerait là. Après avoir échangé quelques mots avec Emilie, je lui ai dit bonne nuit, et je suis revenue sur mes pas, vers la grange. J’y suis entré. J’ai erré dans la pénombre de la grange, en guettant par la 'porte' le départ d’Emilie. Mais elle ne bougeait pas. C’est alors que j’ai croisé Anna… Aussi étonnant que ça puisse paraître.. elle m’a dit bonne nuit. J’ai pensé précipitemment que c’était le moment de parler. Nous étions assez loin des chambres, assez loin du dehors et d’Emilie, et peut-être assez près pour parler seule à seule. Je lui ai répondu "Bonne nuit… Anna ?"

Elle avait déjà tourné la tête. Elle se dirigeait vers la sortie. Je devais l’interpeler à nouveau, mais je n’y arrivais pas. Les mots restaient dans ma gorge. Ma poitrine était écrasée. Quelque chose hurlait en moi, et rien ne sortait. Il aurait suffi de deux mots de plus pour que je ne puisse plus reculer. Mes paroles auraient dû être : "Bonne nuit… Anna ? Je peux te parler une minute?" N’importe quoi plutôt que ce silence !

Elle s’est éloignée. Elle est sortie.

Je suis restée seule un moment dans la pénombre de la grange. Je me sentais ridicule, avec ma couverture enroulée sur les épaules. Cette Ombre.. c’est la dernière fois que j’ai vu Anna Karénine.

Emilie était toujours là, dehors.

Je suis sortie la rejoindre.

"Tu ne dors pas ?
_ Non.
_ Pas envie de finir le week-end, c’est ça ?
_ Je n’ai pas envie de partir avant d’avoir des réponses à mes questions..."

Cette phrase augurait une conversation hors norme. Il ne restait plus que nous deux, un dimanche soir, debout dans les herbes hautes, à regarder le ciel, à espérer une étoile filante, à se faire mal au cou en l’honneur de ce rond blanchâtre.

Il ne restait que nous deux. Je cuvais intérieurement mon échec cuisant. Mes organes étaient en train de fondre un à un dans mon corps. Comme souvent, je voulais pleurer, et je ne pouvais pas. Les larmes, comme les mots avant elles, refusaient de sortir. Et Emilie, elle, s’interrogeait. Doutait. Espérait. Ne voulait pas partir d’ici sans avoir des réponses à ses questions…

Alors nous sommes parties de là. J’ai raconté, un peu, alusive, ma vie ; elle l’a fait aussi, plus précise.

Professionnellement, après une longue période d’errance, elle a fini par trouver un job 'sérieux'. Quelque chose qui lui a beaucoup apporté. Jusque là, nous avons un peu la même histoire. Le même âge, d’ailleurs.

Puis elle m’a parlé de ce qui n’allait pas. Et, de fil en aiguille, de cette piste qui l’a faisait espérer un avenir meilleur.

Mais pour l’instant, je n’arrive pas à raconter la suite de cette rencontre. Je dois m’arrêter là. J’y arriverai peut-être plus tard.

---

Et maintenant, j’ai compris ?

Oui.

Mais comprendre ne résoud rien.

---

L’autre jour j’ai écrit depuis la cafette d’un supermarché.. C’est l’endroit le plus adéquat que j’ai trouvé, un 22 août, dans la zone où j’errais. J’ai vu que les employés du supermarché venaient prendre leur café ici, je leur ai demandé s’ils déjeunaient là aussi, oui, ils ont même des réductions.. J’ai alors pensé : combo ! Belle synergie.. La cafetette à la fois publique sert de réfectoire aux salariés. Qui sont incités à y aller avec des réductions. Ce qui leur simplifie la vie. Et assure un minimum d’activité quotidienne à la cafette. Bon.. Vous vous en foutez, non ?

---

Une pensée pour Eric Rohmer