Andrea

2. La Plage

Cette neuille, je me suis levée pour venir ici.

Ici, c’est le journal.

C’est un lieu..

J’imagine ce lieu comme une oasis dans la nuit. Dont l’eau serait lumineuse. Clair-obscur. Une oasis au milieu d’un désert de sable, dans une nuit éternelle. Chaque fois qu’on viendrait ici, il ferait nuit. Ce lieu n’existerait pas de jour.

Le sable de nuit me rappelle un souvenir…

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C’était il y a deux semaines, avec des ami·e·s.

Sous la nuit, la plage. Sur la plage, un feu de bois. Peu de choses, peu de mots, mais toujours aussi magique. Simplicité.

C’était un week-end passé ensemble. Je revoyais une personne.. comment dire.. une connaissance ? une amie ? nous n’avons pas gardé contact..

.. une femme. Je ne l’avais pas vue depuis quatre ans. La dernière fois, c’était au même endroit, dans les mêmes circonstances. J’avais ressenti beaucoup de choses envers elle, que j’aurais bien du mal à décrire.

Bon, en fait, soyons claire.. j’avais le béguin.

Il y a quatre ans, j’étais très vite tombée sous son charme étrange. Cette année, j’ai senti remonter les mêmes sensations dès que je l’ai aperçue.

Il y a quatre ans, je m’étais sentie coupable, parce que j’étais en couple, et que je ne m’étais pas encore ouverte à la question du polyamour. Je me sentais coupable, mais pas trop, peut-être parce que je ne savais pas trop encore ce que c’était, cette sensation, ce désir ; j’étais surprise par ce que je ressentais, je me plaisais à me laisser surprendre, à ne pas trop savoir où mon coeur allait, et je n’étais pas vraiment inquiète, sans doute parce que je pensais qu’il ne se passerait rien. Et, bien sûr, il ne s’est rien passé. Rien d’autres que des regards évocateurs, interrogateurs, qui se méfient, se cherchent, sourient.

Cette année, je ne me suis pas sentie coupable. Enfin… si, à la fin. Je me suis sentie coupable de ne pas lui avoir dit. Cette fois ce n’est pas la bienséance qui m’a retenue, mais la timidité. Encore aujourd’hui en y repensant j’ai envie de hurler, je m’en mors les doigts. Combien de fois je n’ai pas osé le lui dire ! Je m’en mors les doigts. Quelle plaie ! Quel ridicule ! d’être là dans ma cuisine, à 4 heures du matin, deux semaines plus tard, l’été touchant à sa fin, la vie sans rêves qui va reprendre son cours, et moi, par timidité, qui me suis retenue !

Qui sait ce qui aurait pu se passer. Sans doute rien. Très probablement même. Et sans doute beaucoup de gêne, peut-être de la honte. Et quand bien même.. peu importe ! C’aurait été préférable à ce rien. Ce pire que rien.

Au cours du week-end, lors d’une de nos conversations, je lui ai dit ceci : "l’échec est moins dur à supporter que le regret de ne pas avoir essayé". A ce moment-là intérieurement je savais bien que ça me concernerait si je ne lui parlais pas. Je veux dire, si je ne lui parlais pas. Mais sans doute en disant cela j’étais encore confiante dans ma capacité à trouver le courage de le faire.

Ra…

...té…

...e

Oui ! Je sais ! Pas la peine de me le répéter ! Je sais… Je sais bien ce qu’il y a derrière !

Derrière cette anecdote, il y a toute mon histoire.

Oh je la connais, mon histoire (crois-je).

Toute la question est de savoir si j’arriverai à la raconter…

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Quand on s’éloigne du feu, on plonge dans le noir et dans le froid. On se rapproche de la mer, qu’on aime écouter indéfiniment, comme une berceuse primitive, plus ancienne que l’humanité, plus ancienne que la vie même, de plusieurs milliards d’années. On distingue la houle blanche éclairée par la lune. On trempe les pieds. A cette heure où l’air s’est empressé de fraîchir, on trouve l’eau agréablement tempérée. De l’autre côté, dans les dunes, le paysage est encore plus mélancolique. Toujours éclairé par la lune, les touffes d’herbes, au loin la forêt, derrière la rumeur persistante des vagues. Le ciel étoilé. Un moment parfait. A en crever. Ca nous dépasse, ça déborde nos capacités. C’est trop. C’est l’évidence.

Sur la plage les larmes ne viennent pas.

Il m’est arrivé de venir seule ici. Seule, la nuit, sur la plage atlantique, c’est le puits du désespoir. Pourquoi avoir fait cette route ? Pourquoi avoir marché si loin ? Pour se souvenir, seule, de tout ce qu’on a perdu, de toute l’eau qui a coulé en nous et avant nous, de tout ce qu’on ne retrouvera jamais. C’est l’expérience absolue de l’absence de réponse à cette question stupide qui revient sans cesse : à quoi bon vivre..

Après un temps, une minute, deux heures, on fait demi-tour, épuisée, on rentre, dans la voiture on hurle, on roule trop vite, puis on ralentit, on se dit que ça n’en vaut pas la peine, on pense à sa fille, elle a trois ans, ça n’en vaut vraiment pas la peine de faire des conneries, il y a des choses qui valent la peine de rester, et si on ne le fait pas pour soi, au moins… alors on hurle encore, puisque c’est tout ce qu’on peut faire pour écumer sa rage, on hurle dans la voiture comme on a hurlé sur la plage, les deux seuls endroits où l’on peut vraiment le faire sans inquiéter quelqu’un.

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Il y a une autre question.

"Toute la question est de savoir si j’arriverai à la raconter..."

L’autre question est de savoir si j’arriverai à l’infléchir.

Il y a le passé, mais il y a aussi le futur.

Est-ce que je saurai échapper à mon destin pour en écrire un autre ?

Echapper à cette malédiction qui veut qu’on répète ses erreurs ? qu’on piétine en rond dans ses schémas de pensée ? qu’on rejoue sans cesse les scènes qui nous blessent ? qu’on ravive sans cesse nos blessures ?

S’échapper… ou faire face ?

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Attention - avis aux 'amateurs' - ne faites pas de feu sur la plage ; ne faites jamais de feu sur la plage ; ne faites jamais de feux, où que ce soit ; jamais ; nulle part. Ou vous allez mourir. Peut-être. Ou en tout cas provoquer une catastrophe.

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crois-je sonne presque comme courage